samedi 28 mars 2020

Sans titre.

Ces temps-ci, j'avoue avoir du mal à me concentrer sur mon travail, ma famille et sur ce qui fait ma vie habituellement.

Ces temps-ci, j'avoue être préoccupée par ce qui touche l'humanité.
Cet événement inédit qui perturbe le monde entier, qui inquiète et qui tue.

Je m'excuse donc si mon blog est un peu plus au ralenti ces jours-ci.

Je suis à la fois touchée et agacée par ses élans de sympathie et de remerciements envers les soignants.
Pourquoi ?
Parce que nous, soignants (au sens large), pompiers, caissières, éboueurs et j'en passe, faisons notre travail, comme il se doit, comme à notre habitude. Dans des conditions plus difficiles, soit.
Nous sommes "au front", comme ils disent, les héros du quotidien ? 
Faut-il une catastrophe planétaire pour s'en rendre compte ?
Nous sommes toujours au front avec des conditions de travail déplorables parce qu'il faut faire du chiffre. 
Nos prises en soins sont guidées par la T2A. Mais qui a eu cette idée folle, un jour d'inventer la T2A ? La tarification à l'activité ?
Voilà ce qui tue l'hôpital.
La santé et la vie de l'Homme n'a pas de prix.
Ils le comprennent aujourd'hui mais c'est trop tard.

Ces élans de sympathie et de remerciements sont agréables mais agaçants donc.
Et ils me font penser à cette chanson de #Zazie : 

http://www.deezer.com/track/125537928

J'étais là et j'ai rien fait.

Il est temps de faire autrement.
De respecter l'Homme et la nature.
Écoutez comme la nature reprends le dessus, écoutez la nature pousser, chanter, vivre.
On est fait pour vivre avec elle et non contre elle, a coup de T2A, de surconsommation et de pesticides.



dimanche 22 mars 2020

Le calme avant la tempête ?

C'est mon premier week-end de repos et de confinement. J'ai la chance d'avoir un beau jardin alors évidemment, j'en profite.

J'entends les multiples oiseaux chanter mais je ne les vois pas.
J'entends de la musique classique provenant de ma maison, elle est portée par la brise printanière, jusqu'à moi.
Je me laisse envahir par la nature. Je sens la chaleur des rayons, le vent sur ma peau, le silence de la forêt toute proche.
Je vois des papillons et même une grenouille.

Le temps semble être figé. Peu de traces de l'être humain, peu de voiture, pas d'avion.
Juste le soleil brillant, les oiseaux et la liberté du vent.

Cela pourrait être agréable et bucolique si le chaos n'était pas attendu dans les hôpitaux mondiaux.


mercredi 18 mars 2020

Une autre dimension

En ces temps particuliers, je pense à certains de mes patients qui vont mourir seuls et à leur famille isolée, démunie, culpabilisée.
Je ne suis que poussière au milieu de cette grande agitation.
Je ne suis que poussière devant cette grande incompréhension.

En ces temps particuliers, je pense à ces derniers hommages qui n'auront pas lieu.
A ces prières soufflées par le vent, éparpillées, aux pleurs dans le vide, aux au-revoir avec comme seule réponse l'écho de leur voix.
Mourir seul.
Enterré seul.

En ces temps particuliers, je pense aux SDF, aux migrants, aux réfugiés.
Habituellement seuls dans la foule, aujourd'hui seuls dans le vide.
Encore plus seuls dans leur solitude.

Il y a des hommages par-ci par-là pour les soignants.
C'est gentil.
Mais moi, je ne suis que poussière au milieu de cette grande agitation.
Je ne suis que poussière devant cette grande incompréhension.


mardi 10 mars 2020

Un crabe nommé Adolphe

Un homme survole sa vie depuis quelques mois. Un tiers de son corps est mort. Il ne sent ni ses jambes, ni son abdomen. 
Il lui reste la mobilité de ses bras et toute sa tête qui compense par des idées noires.

Il y a moins d'un an, la médecine lui annonce qu'il a l'un des cancers les plus mortels.
Le crabe est né dans le pancréas et, de son allure biaisée et sournoise, il a rampé jusqu'aux organes voisins.
Le crabe. Ou Adolphe. 
Voilà le nom de sa maladie, selon cet homme.

Pour le moment, et depuis la découverte du crabe, il a peu de symptômes digestifs. Sa maladie progresse dans l'ombre et l'indifférence.
Alors Adolphe s'est dit, puisque c'est ainsi, je vais progresser jusqu'aux os et briser une vertèbre du rachis. 

En une poignée de minutes, sa vie a basculé deux fois à quelques mois d'intervalles.

Il est malade et le crabe sera plus fort que lui. Mais avant de mourir, il lui a ôté son indépendance, sa liberté et sa dignité.

Putain de crabe.


dimanche 1 mars 2020

L'enfant désiré

J'ai débuté ma carrière d'infirmière en réanimation néonatale dans un grand CHU pédiatrique parisien. Pour des raisons personnelles, j'avais besoin de rendre ce qu'on m'avait donné.

J'ai croisé des pathologies incroyables et j'ai eu des soins particuliers à prodiguer, que je ne pratiquerai certainement plus. J'ai beaucoup appris, mais j'ai aussi été rapidement confrontée à la mort du nouveau-né, sans vraiment être y préparée.

Dans ces chambres, la temporalité n'a pas de sens. Il y a, dans ce petit espace, une naissance, une joie, des larmes, un cri, une souffrance indescriptible des parents.
Toutes les émotions sont réunies et exacerbées.

Comment conjuguer naissance et mort dans un même espace, dans un même temps ?
Tout se joue dans une forme de dimension parallèle, hors du temps, hors des saisons, hors de la vie.

Ces petits corps sont frêles et transparents, on peut aperçevoir leur capital veineux, fin comme une toile d'araignée. Les battements du cœur sont visibles sous la peau trop neuve. La vie est rythmée par le bruit incessant des scopes. 
Ces petits êtres nés trop tôt ou trop mal, pour qui la pesanteur, la lumière et le bruit sont des agressions perpétuelles, sont privés du contact de leurs parents. Leur petite vie débute dans une atmosphère froide et aseptisée, loin de la peau et du sein maternel.

Les parents démunis sont suspendus au souffle de leur enfant, un souffle si fragile, parfois assistés par des machines deux fois plus grande que leur incubateur. Des parents funambules sur le fil de la vie de leur bébé.
Ces enfants sont seuls et perdus dans l'immensité de la médecine  qui lutte coûte que coûte contre cette mort injustement prématurée.

Quel language utiliser face à l'incompréhensible ?
Comment soutenir l'Insoutenable ?
Tout est à créer dans ces moments si particuliers. Un langage nouveau s'exerce et se renouvelle constamment. 

Je me souviens de cette petite fille, venue au monde comme n'importe quel enfant en bonne santé. Dans la salle de travail, sur le sein de sa mère, cette petite fille a fait un AVC hémorragique massif. Sans crier gare, à une heure de vie, le vie bascule.
Elle est arrivée dans notre service très rapidement mais nous savions tous que c'était peine perdue.
La souffrance des parents etait telle que je n'ai pas trouvé de mot pour les soulager.
Il faut accueillir, écouter, rassurer mais rassurer de quoi quand le même jour une petite vie toute neuve synonyme de joie bascule en un jour noir et froid ?

Au bout de 2 ou 3 jours, cette petite vie s'éteint, insoutenable pour les parents, ils me délèguent les dernières heures. Tandis qu'ils vont chercher du réconfort dans les cieux et les prières, moi, j'ai emmailloté ce bébé et dans mes bras, j'ai accompagné son dernier souffle.
Puis, je lui ai fait un dernier bain, je l'ai séché, mis un pyjama blanc, je l'ai de nouveau emmailloté et j'ai appelé les parents.

Je n'ai jamais ressenti autant de reconnaissance, de chaleur et de regards bienveillants de la part d'une famille,  que depuis ce jour là.

samedi 29 février 2020

La mort aseptisée.

Après chaque départ, après chaque mort, il faut nettoyer et désinfecter la chambre du sol au plafond. 
Les murs,  la télévision, les pieds de la table, le dossier de la chaise, le lit, le matelas, les télécommandes, les poignées, le canapé lit dessus/dessous, les barres du lit, la fenêtre.
Et j'en passe.

Outre le risque d'infection ( La mort est-elle contagieuse ?), Je me demande à quel point nous n'essayons pas de faire disparaitre la maladie, la souffrance, la mort, à coup de balayette.

Hier, j'ai nettoyé une chambre dans laquelle un femme est morte quelques heures avant.
Je suis entrée et je l'ai trouvée horriblement vide. J'ai nettoyé, frotté les surfaces et les recoins et me demandant pourquoi ?
En passant, mon regard s'est arrêté sur un reste de fleurs fanées. 
Des fleurs des champs qu'un proche avait certainement cueillies avec pensées et amour. Ces fleurs qui n'ont jamais été vues par cette femme déjà presque partie.  Des fleurs fanées pour une vie fanée.
Et moi ? Je les vois et je dois les jeter et désinfecter.
Je dois nettoyer les murs,  la télévision, les pieds de la table, le dossier de la chaise, le lit, le matelas, les télécommandes, les poignées, le canapé lit dessus/dessous, les barres du lit, la fenêtre.
Et j'en passe, pour accueillir une nouvelle fin de vie.

dimanche 23 février 2020

Michel Sardou

C'est un homme de 77 ans.
Il a subit une cascade de complications, dont un AVC sévère, suite à une intervention chirurgicale relativement banale.

C'est un homme de 77 ans avec des troubles de la perception de son propre corps. Il a besoin d'être enveloppé, contenu et rassuré.
Il a un corps maigre, je peux deviner, sous mes mains, chaque contours de ses os. 

Depuis cet AVC, il vit ailleurs, il a une cécité qui lui permet de vivre dans un autre monde. Il voit des formes et des couleurs.
Il me parle de tout, de rien. Mais surtout de rien puisque nous n'avons plus le même language.

Il reste un language universel, celui de la musique. 
La voix grave du violoncelle qui fait trembler.
Les larmes des trompettes brisant le silence.
La pluie du piano, ses lenteurs et ses tempêtes.
Les cœurs des choristes, leurs voix dans leurs mains.
Et puis il y aussi... Michel Sardou.

La musique proposé lors des soins est un moment privilégié. La musique est choisie en fonction des goûts des patients, évidemment.

Michel Sardou donc.

Et "je vais t'aimer".
The must of love.

Allez, pour le plaisir de chacun, je partage avec vous la musique qui réveille tous les sens de mon patient.

Le soin se passe idéalement bien.
Ma collègue est moi sommes spectatrices d'un homme qui vit la chanson, il bat la mesure avec son pied, chante un mot par-ci, par-là.
Il profite du son et des massages que nous lui prodiguons.
C'est un vrai partage d'émotions.
Nous vivons cet instant avec lui.

Alors que nous le tournons sur le côté, de ses mouvements anarchiques, il me caresse les fesses et il (me) dit :
"Je vais t'aimer, ce matin."
 
😅

mercredi 19 février 2020

l'Everest

Hier soir, j'ai regardé le film l'Everest.
Emmitouflée dans mes microbes grippaux, j'ai regardé le courage et l'insouciance (?) de ces hommes qui bravent la nature.
C'est tiré d'une histoire vraie. Beaucoup d'hommes et de femmes ont perdu la vie sur le plus haut sommet du monde.
Le film se termine sur une image d'un corps froid face à une vue splendide. Il s'est endormi à jamais. En chien de fusil.
J'ai été prise d'une angoisse profonde et je n'ai pas pu m'interdire de faire le lien avec mes patients. 
Leur Everest à eux, mais pas préparé ni choisi.

Il faut une force incroyable et un mental d'acier pour combattre les éléments de la nature, tout comme la maladie grave.
Lorsqu'elle se déchaîne, l'homme est petit. 
Elle est imprévisible, surprenante parfois vicieuse.
Elle se faufile malgré le béton armé des hommes, une marguerite entre deux pavés.
Elle est forte, intelligente, prend souvent le dessus et gagne, parfois.
Mais elle permet aussi de se recentrer, de vivre des choses vraies, de profiter des moments vivants.

La différence entre la nature et la maladie, c'est que la nature est belle.


dimanche 16 février 2020

Un air de printemps

Un dimanche mi février.
Je profite des premiers rayons de soleil d'un printemps trop précoce.
Je suis sur ma terrasse, je sens l'air encore frais d'un hiver paresseux en concurrence avec un soleil déjà presque chaud.
Le chant des oiseaux me ramène à une conversation avec une de mes patientes atteinte d'un cancer du pancréas métastasé.

La renaissance de la nature me fait penser au visage lumineux de cette femme.

Je pourrais la comparer à cette lumière, faveur du printemps, à l'aube de sa dernière ligne de vie.
Elle a fait le choix de ne pas se soigner, à quoi bon avec un cancer du pancréas ?

Elle est souriante et profite de l'instant présent.
Elle se réjouit d'un lever de soleil, de la lecture de son livre, de sa petite-fille née le 1er février.
Elle illumine sa chambre par sa gaité parfois teintée de larmes.
Des larmes de quitter les siens, des larmes d'une vie trop courte mais bien vécue.
Des larmes de faire vivre un nouveau deuil aux siens, 15 ans après la mort de son mari.

Mais des larmes souriantes, des larmes pleines de dignité et de respect.
Des larmes avec un sourire persistant, un sourire de force et de courage qui me font toute petite.

Elle est rentrée chez elle ce week-end, pour une dernière marche le long de l'océan.
Un de ses petits bonheurs de sa vie.
Sa luminosité va rencontrer celle du printemps. Je pense à elle, le visage éclairé par le vent et l'écume.
Son petit bonheur devient le mien.

samedi 15 février 2020

Ces choses au fond de nous

On me demande régulièrement pourquoi je travaille en soins palliatifs. 
On me dit souvent que c'est vraiment difficile et que, eux, ne pourraient pas travailler dans ce milieu.

L'humain est capable du meilleur comme du pire. Je n'aime pas la foule, je n'aime pas l'effet de groupe mais j'aime l'être humain. 

Lorsque l'humain est face à lui même, lorsqu'il est affaiblie, lorsqu'il est brut de pomme, entier, lui-même, sincère et sans filtre, L'humain est riche et le partage est fort.

Quand la vie se montre plus courte, injuste et douloureuse, elle se veut aussi plus intense, plus vraie, sans faux-semblant.
Dans un service de soins palliatifs, il y a un concentré de vie et de partage.

C'est comme un tube de lait concentré, un fruit de la passion, un bouquet de mimosas.

Ce partage, ce lien avec l'être humain, même s'il est imposé par la vie, même s'il naît d'une souffrance et se termine par une perte, pour moi, il est le bourgeon de ma propre vie.


jeudi 13 février 2020

La musique que j'aime... elle vient de là...

Du haut de sa pathologie, il arrivait à battre la mesure avec son pied lorsque je chantais à plein poumons les chansons de Johnny, avec le balais en guise de micro.
Il était toujours souriant et doux.
C'était un homme bon et gentil.
Il aimait Johnny, il s'en est allé, comme lui.

mercredi 12 février 2020

Quand elle est attendue

Hier, j'ai exprimé toutes mes condoléances à une famille qui venait de perdre leur maman.
A mon grand étonnement, j'ai serré chaleureusement leurs mains de mes deux mains avec un sourire sur le visage.
Je me suis trouvée cocasse.
Puis, en les voyant, j'ai compris que je répondais à leurs sourires.
Cette mort était attendue, préparée, acceptée et apaisée.
Hier, j'ai vécu une mort souriante.

mardi 4 février 2020

De la vie, je vous dis !

Quand je dis qu'un service de Soins palliatifs est plein de vie, on ne me croit pas.

Pourtant, aujourd'hui, c'était une très belle journée pleine de vie. 
Entre joie, clin d'œil, humour, culture et musique.
Oui, tout ça en une seule journée !

Chambre 2. "Perplexité".
- "bonjour Madame, avez-vous bien dormi cette nuit ?"
- Son visage s'illumine : " oh que vous êtes belle !" Me répond-t-elle. 
(Là, quand même, je me demande si elle est bien lucide cette petite dame !!)
- "heu... Avez-vous mis vos lunettes ce matin !??"
- Elle rit de bon cœur et me dit : "c'est votre bonté qui vous rend belle !!"
- Mouais.
Sur son adaptable trône depuis plusieurs jours une carte avec la photo de Jésus-Christ. Une phrase illustre le portrait : "Je suis la lumière du monde (rien que ça !!)  celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie."
Du haut de mon athéisme, je reste donc... Perplexe !

Chambre 12. "Rire et familiarité".
- " bonjour Madame ! Comment allez-vous ce matin ?
Je viens pour vous masser les jambes !"
- " oh oui ! J'en profite ! Mais il faudra enlever mes chaussettes ! J'ai toujours froid aux pieds figurez-vous"
- Je lui dis avec, un clin d'œil : "Comme on dit chez moi, vous êtes un Cul-gelé !!"
Voilà comment créer un fou-rire commun.

Chambre 08. "Lecture et culture"
En entrant dans la chambre, je vois le livre de chevet. C'est une biographie de Victor Hugo. 
Je lui demande si le livre lui plaît.
- " oui, j'aime beaucoup Victor Hugo, c'est un grand homme vous savez".
Je lui fais remarquer qu'il a la même barbe qui lui. Il me répond :
- " savez-vous pourquoi il a laissé pousser sa barbe ?  Un hiver, il a pris froid et il a eu très mal à la gorge. Alors il a eu l'idée de laisser pousser sa barde pour protéger sa gorge, comme un cache-nez vous voyez !"
" C'est une anecdote qu'on trouve souvent dans la littérature !"

Depuis, je l'appelle Victor. Un lien est créé.

Chambre 03. "musique"
Aujourd-hui, nous avons propose un bain-douche à une patiente atteinte d'une sclérose en plaques.
Pour parfaire ce moment privilégié, je lui demande si elle aime la musique et quel style de musique.
C'est comme ça que nous avons écouté Albinoni Adagio en observant une patiente apaisée et clairement en train de profiter.

Chambre 05 - "Musique bis"
Nous avons un patient très âgé. Il a 97 ans.
Il a les pathologies de son grand âge : troubles cognitifs, perte de mémoire, et j'en passe.
Il est souvent seul et semble parfois perdu.
Sa famille lui a apporté un lecteur et différents CD : Dalida, C'est Jérôme (mon préféré !) Et des musiques du début du siècle dernier (oui oui).
Après la toilette et après l'avoir bien installé au fauteuil, je mets en route son lecteur CD.
Alors qu'il entend les premières notes de "la java bleue", ses yeux s'ouvrent, je le sens à l'ecoute.
Je lui prends la main et je le fais danser.
C'est alors que tout son visage s'illumine. Il me fait danser en retour, avec un beau sourire édenté.

C'était le plus beau moment de la journée.

Les soins palliatifs, c'est plein de vie je vous dis !


vendredi 31 janvier 2020

Parfois, nous pleurons

Oui, parfois, le soignant pleure.

Mais quelle est la raison veritable ?

Est-ce une accumulation de stress ? 
Une sensation de "vouloir bien faire" inachevée ?
Un transfert sur sa propre mort, celle de son proche ?
Une accumulation de la tristesse de l'autre ?
Est-ce dù à des situations difficiles, des familles particulières, des différences qui nous laissent perplexes ?
Est-ce le visage crispé de douleurs ?
Est-ce le corps déformé par la maladie ?
Est-ce l'accumulation de morts, parfois jusqu'à 3 voire 4 disparitions par jours ?
Est-ce la banalisation de la perte, la banalisation du corps vide, la fatalité ?
Est-ce un manque de dignité persistant malgré nos efforts d'être un bon professionnel ?

J'imagine que c'est un peu tout ça.
Une intrication de plusieurs facteurs qui font que, parfois, le soignant pleure.

Nous savons laisser la peine à celui qui la porte. 
Nous savons qu'elle ne nous appartient pas. Que sa propre peine doit être vécue et que, quoi qu'il arrive, quoi que nous fassions, il est seul à vivre cet événement.

Peut être que, pour se protéger, pour prendre en soins de façons optimale sans se faire du mal c'est d'accepter que nous ne pouvons pas tout contrôler. Que la mort est naturelle, même à 40 ans. Injuste mais naturelle.
La mort fait partie de la vie, qu'il y a un début et une fin. Même si cette vie est courte, c'est le jeu de la vie.

Peut être que pour se protéger, pour prendre en soins de façons optimale sans se faire de mal c'est de mettre la barre moins haute.

Qu'est ce qu'un bon soignant ?
A mon sens et en priorité, Être sois-même digne et humble pour pouvoir préserver leur dignité à eux.
Être à l'écoute bien sûr mais parfois aussi se faire discret, savoir s'effacer.
Être présent au bon moment, pas forcément tout le temps. 

Être observateur, savoir soulager sans viser la perfection.






mardi 28 janvier 2020

La mort commune mais singulière

Je passe mes journées à passer d'une chambre à une autre.
J'adapte mon sourire aux circonstances de l'instant.
Le couloir du service est comme l'arrière scène d'un théâtre ou les rôles se suivent et ne se ressemblent pas.
Dans le couloir, j'ai quelques secondes pour mettre mon costume de scène qui sera le plus adapté à la personne qui occupe la prochaine chambre. La prochaine scène donc.
C'est mon quotidien. 
Le matin, je me prépare à passer d'une chambre à une autre.
Le scénario est peu préparé à l'avance.
Derrière chaque porte il y a un visage différent.
Moi, j'ai mon costume qui me protège. Je le retire chaque soir.
Lui, il a un visage de cire qu'il n'a pas choisi.
Moi, c'est mon quotidien, lui, c'est sa vie. 
Des heures courtes et interminables à la fois.

Je passe d'une vie à une autre, rythmées par des symptômes et des prescriptions.
C'est mon métier, je l'ai choisi.
Je passe d'une mort à une autre, c'est mon quotidien. 

Comment ne pas rendre cette mort unique et singulière en une mort commune parmi tant d'autres ?
C'est mon quotidien mais pas le leur et je ne veux pas que ce quotidien devienne ma routine.


lundi 27 janvier 2020

Tant qu'on ne sait rien

"Tant qu'on ne sait pas, qu'on ne sait rien 
Tant qu'on est de gentils petits chiens 
Tant que la petite santé va bien 
On n'est pas la queue d'un être humain 

Tant qu'on ne sait pas le coup de frein 
Qui vous brule à vif un jour de juin 
Tant qu'on ne sait pas que tout s'éteint 
On ne donne quasi jamais rien 

Tant qu'on ne sait pas que tout éreinte 
Tant qu'on ne sait pas ce qu'est la vraie crainte 
Tant qu'on n'a jamais subi la feinte 
Ou regardé pousser le lierre qui grimpe 

Tant qu'on n'a pas vu le ciel d'étain 

Flotter le cadavre d'un humain 
Sur un fleuve nu comme un dessin 
Juste un ou deux traits au fusain 

C'est une chanson, une chanson 
Pour les vieux cons 
Comme moi, petite conne d'autrefois 
C'est une chanson, une chanson, 
Qui vient du fond, de moi 
Comme un puits sombre et froid 

Tant qu'on ne sait pas qu'on est heureux 
Que là haut ce n'est pas toujours si bleu 
Tant qu'on est dans son nuage de beuh 
Qu'on ne se dit pas je veux le mieux 

Tant qu'on n'a pas brulé le décors 
Tant qu'on n'a pas toisé un jour la mort 


Tant qu'on a quelqu'un qui vous sert fort 
On tombe toujours un peu d'accord 

C'est une chanson, une chanson 
Pour les vieux cons 
Comme toi, petit con d'autrefois 
C'est une chanson, une chanson, 
Qui vient du fond, de moi 
Comme un puits sombre et froid 

Tant qu'on ne sait pas ce qu'est la fuite 
Et la honte que l'on sait qu'on mérite 
Tant qu'on danse au bal de hypocrites 
Qu'on n'a jamais plongé par la vitre 

Tant qu'on n'a pas vu brûler son nid 
EN quelques minutes à peine fini 
Tant qu'on croit en toutes ces conneries 

Qui finissent toutes par "Pour la vie" 

benjamin biolay

samedi 25 janvier 2020

Un baiser

Et cette femme qui n'entend plus.
Je m'approche de son oreille pour lui parler et elle ? Elle m'embrasse avec tendresse.
L'incompréhension à parfois du bon.

De la chambre 01 à 12

Je vois ces coprs déformés, amaigris, ou ronds, des taches parfois rouges, parfois bleues, parfois blanches.
Un corps qui n'existe déjà plus. Un corps honteux pour certains, laid pour d'autres. Négligé ou oublié.
Un corps qui existe trop.
Trop lourd, trop lent, trop présent, trop douloureux.

Je vois ces visages parfois crispés, parfois fermés, comme invisible. Un visage envahis, exprimant l'incompréhension,  l'angoisse,  la tristesse, la douleur morale.

Mais aussi parfois des visages détendus, souriants, apaisés, en attente d'une finitude acceptée.

Et moi, je suis là, à la fois actrice et spectatrice, où il faut trouver des mots qui n'existent pas.
Je suis de celles qui soulagent et annoncent des mauvaises nouvelles.
Je suis de celles qui essaient d'apporter une image, une reprensatation de la mort acceptable.
Je suis de celles qui accompagnent, soignent, écoutent et acceptent la progression d'une vie raccourcie sans annoncer la fin que je connais déjà par coeur.

Je parle de déchéance et de mort mais dans ce temps hors du temps, dans cette "largeur du temps", la vie persiste, elle est là, intense, dense, un concentré de vie vivante que chacun créé, au fur et à mesure,  comme une scène théâtrale d'improvisation.

Ces âmes abîmés sont belles, courageuses et humbles. De l'humanité dans 12 chambres.
Et j'espère que je leur apporte autant qu'elles m'apportent.

jeudi 23 janvier 2020

Chambre 03.

Nous avons dans le service un homme qui s'éteint doucement.
Il ressemble à un homme d'Auschwitz, il est cachectique, les joues creuses, le teint pâle.
Il dort beaucoup, la bouche ouverte.
Il faut s'approcher pour voir qu'il respire encore.

Un ami à lui arrive, va le voir puis revient. 
Il me fait part de sa tristesse.  " Nous jouons aux cartes tous les jeudis. Demain, c'est jeudi."

Je le raccompagne dans la chambre du malade, je frappe, je rentre et je dis, bonjour Mr, un ami vient vous voir.
Il ouvre les yeux, et, en prenant les mains de son visiteur, il dit, oh mon ami Léopold ! Mon ami Léopold, c'est mon ami Léopold !

Il y a de émotion dans cette chambre.

dimanche 17 novembre 2019

Chambre 12

Dans la chambre 12, la vie s'éteint.
Le plafond se baisse et réduit l'air.
La pression est dense,  je peux palper l'intensité de la douleur, je la sens glisser entre mes doigts.
Les larmes dans la gorge, elle me dit "je crois qu'il est parti".
La pièce est plus petite. Le temps et l'espace ne font qu'un, concentré et suspendu au dessus de nos têtes.
La mort, si commune et personnelle à la fois.

L'éthique de l'écriture